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Le casse du siècle a bien eu lieu. Tout a été volé : il ne reste plus rien. Personne n’a vu quelque chose, si ce n’est peut-être le générique de fin.

Je travaille dans un cinéma d’art et d’essai, et il m’arrive souvent de faire les fins de séance pour vérifier que tout le monde est bien parti. Dans ces moments-là, je ne peux voir le film qu’à travers son générique de fin. Imaginer celui-ci à partir du texte, du nom des acteurs, de leurs rôles, et de la musique qui occupe ces dernières minutes. À partir de ce ressenti, j’ai voulu établir, durant la diffusion d’un long générique inventé par mes soins, un récit cinéma en mixant aux platines plusieurs musiques de fin de film, afin de construire un film absent. Au-delà de l’image, la musique et le texte construisent une narration cinématographique ouverte, aux multiples interprétations, avec pour scénario l’intitulé du projet.

"Nous sommes arrivés en avance, on nous a fait attendre, et voici que tout d'un coup retentit, venant de la salle devant laquelle nous patientons, un tornitruant final d'orchestre, un morceau de rock rythmé ou une ballade nostalgique. Le public de la séance précédente va commencer à sortir. C'est le rituel du générique de fin, dans lequel plusieurs dizaines, plusieurs centaines de noms parfois défilent sur l'écran comme à la parade. Dans la salle se distinguent ceux qui font claquer tout de suite leur siège, ceux qui restent un moment encore et ceux qui, pour prolonger quelque chose de l'émotion ressentie, ne décollent pas avant que ne soient apparues sur l'écran les dernières mentions : remerciement pour leur concours à la ville de N. et à ses services municipaux ; le film est en Dolby « in selected theaters » … « Aucun animal n'a été maltraité durant le tournage... » Et la musique continue, et parfois un bruit surgit du dernier silence – le bruit fondamental.
La séance de cinéma propose là un nouveau rituel qui a son prix, car dans ce monde où l'on ne laisse pas respirer le temps, voici un intervalle qui nous est laissé, un sas entre le temps du film et celui de la vie quotidienne. Précieux moment, même s'il est parfois purement formel, comme dans la messe catholique en latin, lorsque le prêtre prononçait « Ite Missa est » et qu'on savait que ce n'était pas tout à fait fini, qu'il fallait encore attendre mais que cette attente de la sortie avait son prix. Une sortie qui serait enrobée, enveloppée des accents du grand orgue, et ainsi magnifiée.
C'est tellement vrai que lorsque la télévision, dans la diffusion de ces films, interrompt les génériques de fin avant leur terme pour placer un lot de spots publicitaires ou d'annonces d'émissions qui, visiblement, ne peuvent pas attendre, nous l'éprouvons comme une barbarie. Ce moment narrativement inutile - dont on pourrait croire qu'il ne sert qu'à loger les noms de tous les participants , nous en avions besoin. En outre, comme les génériques de fin se terminent presque toujours par des déroulants abstraits sur fond noir, et dans une salle dont on a rallumé les lumières, ils nous donnent une conscience différente du son du film tel qu'il se déploie dans la salle : le son, délivré de l'aimantation spatiale, n'est plus collé à l'action qui se déroulait sur l'écran, il n'est plus reprojeté par nous sur une surface plate. Il a maintenant les trois dimensions pour lui, il en profite et, délié de son « support de projection » visuel, il remplit enfin librement l'espace.
Il est peu de choses aussi impressionnantes de nos jours que le silence recueilli qu'un public observe quand une scène le touche, lorsque tout d'un coup le réalisateur ferme les vannes du son et qu'il ne laisse plus entendre, chez Lynch, Kieslowski, Liegh ou Miyazaki (l'arrivée à Laputa dans le château dans le ciel) que quelques soupirs, quelques frémissements dans un silence cristallin, voir du rien.
Alors, dans ses moments de grâce, on entend littéralement le public écouter. Une sorte de proximité d'un type nouveau se crée avec le film et le public. On sent ce dernier se concentrer, se contenter d'être là, sans aucune affectation. Le silence écrasant permis par le son numérique - sans évidemment que personnes ait prémédité et calculé à l'avance ces conséquences – permet à la séance de cinéma de creuser l'attention, de creuser le vide entre les phrases et les mots, de renvoyer chacun plus que jamais à la vérité de son propre silence et de son écoute, et de durer et durer encore longtemps."

Michel Chion, Un art sonore, le cinéma.

2014 / 52 min / Couleur / vidéo-performance réalisé à l'E.S.A.L
Extrait du film sur ce lien : 1min09 / 10,8 MB / 480p 320Kbits/s
Le mix en intégralité sur ce lien : 119 MB / MP3 320Kbits/s