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Les soldats sont des DJs
LES SOLDATS SONT DES DJs
L'industrie de la guerre et celle du divertissement entretiennent des relations soudées. La guerre est devenue film par l'usage de multiples armes technologiques appelées effets spéciaux. Ces outils transforment la scène de combat en un véritable plateau de tournage. Il s'agit à présent de faire la guerre proprement, sans trace de blessures et médiatiquement plus acceptable. Cette propreté passe par la déclinaison d'ustensiles de guerre en produit de divertissement, et vice et versa. C'est ainsi que les sounds systems utilisés pour les salles de cinéma furent tout d'abord employés par l'armée, que l'utilisation en boucle des musiques d'Eminem ou de Metallica ont rendu la torture sonore plus douce, que les drones utilisés par l'armée se retrouvent à présent en vente en magasin. Un hommage fut même rendu au film Apocalypse Now en réactivant la fameuse scène de la « chevauchée des walkyries » durant une attaque à Bagdad.

Les frontières sonores se retrouvent à présent dans un balancement indéterminé entre jeu, culture et guerre dont Maxime Le Moing en propose diverses interprétations artistiques. En s'inspirant des essais de Juliette Volcler et des concepts de « cinémas imaginaires » propres aux cinéastes lettristes des années 50, le modeleur propose pour ce projet un film qui fut mystérieusement saboté par un membre de l'équipe durant le tournage. Ce métrage s'intitulait « Les soldats sont des DJs » et avait pour ambition d'être une fiction documentaire sur l'utilisation de musiques populaires et de leurres sonores dans l'usage de la guerre. Seuls quelques éléments ont être pu récupérés du tournage : un script, quelques images et une bande sonore. À partir de ces preuves éparses, le public est invité à recomposer le film par représentation mentale.

2018 / 30min / found footage
La bande sonore retrouvée disponible sur ce lien: 30min / 68,4 MB / MP3 320Kbits/s
La pellicule du film retrouvée sur ce lien: 5min26 / 104 MB / 720x576 Muet

Le script retrouvée en consultation ci dessous:

La prise de son que vous écoutez n'a rien de vrai. Ne vous fiez pas aux apparences. Ceci est un paysage de guerre qui se camoufle. On l'appelle un effet spécial, une atmosphère, un leurre sonore. Ici, la jungle thaïlandaise se mélange avec des aboiements de chiens. Diffusée à fort volume par l'armée américaine alors en pleine guerre du pacifique, cette composition avait pour but d'effrayer l'ennemi. En occident son écoute ne serait d'aucun effet, mais au Japon les aboiements de chiens sont emprunt d'une superstition annonçant la mort imminente.
Cette ruse sonore ne fut jamais utilisée, elle acquiesce cependant la volonté de l'armée de transformer les lieux de guerre en plateau de tournage. Pour la mise en scène est utilisée les leurres sonores qu'elle appelle effets spéciaux. La société moderne a appris à quantifier les émotions, au point où la guerre devient un terrain psychologique concentré d'explosion sensationnel, comme au cinéma.

JEAN BAUDRILLARD
Il y a une formidable entreprise de
fiction qui accompagne l'effort de
guerre, légitime la torture, met en
scène les forces spéciales sur le
terrain.

Le cinéma, les jeux vidéos, les séries télévisées nourrissent cette entreprise. C'est ainsi que lors d'un siège à Bagdad durant la guerre en Irak, l'armée américaine réactive la scène mythique du film Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, où l'extermination d'un village vietnamien par raid aérien s'opère sur la musique La chevauchée des walkyries de Richard Wagner. Cette réactivation avait pour but de faire comme dans le film. Les exemples faisant appel à l'usage sonore comme transformation du réel sont nombreux.

Par désordre chronologique, les Britanniques expérimentaient déjà au début des années 40 des tactiques sonores de désorientation dans le désert d'Afrique du Nord en faisant appel à une société de production cinématographique.

Pendant la guerre du Vietnam, l'armée américaine diffusait durant la nuit des musiques religieuses, des cris de tigres ou des voix d'outre-tombe. L'une des cassettes les plus populaires sur ce sujet s'intitulait The Wandering Soul. Elle fut si célèbre que son usage fut réemployé pour d'autres guerres.

De même, l'introduction de Fire de Robert Brown en 1968 fut mise en boucle à l'infini par un soldat américain. L'ennemi pris de rage devenait vulnérable au plus haut point.

Vingt-cinq ans plus tôt, durant la guerre du pacifique, des avions survolaient les villages en diffusant des musiques populaires japonaises, des promesses de nourritures abondantes et de soins médicaux. La capitulation de l'ennemi fut immédiate.

Un peu plus tard en 1950, cinq avions étasuniens empêchèrent l'arrivée de camions remplis de soldats nord-coréens se dirigeant vers la frontière mandchoue en diffusant des messages leur conseillant la capitulation ainsi que des promesses de bon traitement une fois rendu. Sans la moindre blessure, le combat fut rendu. L'intimidation aérienne ne fut pas toujours aussi concluante. Pour l'anecdote, une certaine rumeur affirmait dans les années 30 que le lâcher de bouteilles depuis les airs engendrait un son particulièrement strident et effrayant. Des tests furent menés et aboutirent à un véritable échec. Une bouteille qui tombe du ciel ne fait aucun bruit. Je vous laisse imaginer la fausse piste entreprise quand cette même équipe se lança dans la recherche de son pouvant brouiller la vue...
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SEQUENCE 2 : EXT. JOUR. BRUME EN CAMPAGNE FRANÇAISE 1944

Revenons-en à nos moutons...
Les premières utilisations d'effets spéciaux sonores par le biais de haut-parleurs remontent au milieu de la Seconde Guerre mondiale. L'équipe de soldats disposant de cette pratique s'appelait Les Beachs Jumpers. Elle fut déclinée par la formation d'une autre armée appelée Ghost Army. Si celle-ci n'a pas participé au débarquement, elle fut tout de même chargée d'envoyer préalablement de faux messages radiophoniques. Recrutés par les studios hollywoodiens et les écoles d'art de New York, ces graphistes, comédiens, peintres, dessinateurs et autres artistes, arrivèrent quelques semaines après le débarquement pour intervenir notamment à Rennes ou à Metz. Muni de tanks et camions gonflables et d'un dispositif de haut-parleur conséquent, cette armée se transformait en un véritable DJ ambulant diffusant sons de chenilles, déplacement de troupes et de véhicules afin de tromper l'ennemi. Pour ce faire, les soldats avaient appris à mixer l'ambiance d'une armée en déplacement à partir d'une sonothèque dont ils avaient réalisé les prises sons dans leurs bases en Amérique. Ils savaient manipuler les tournes disque : Sur la platine 1, des sons de camions en train d'arriver et de se garer. Sur la platine 2, des sons de déchargement de matériel, sur la platine 3, un bulldozer en action et un pont en cours de constructions. Si leurs actions durant l'invasion en France furent difficilement quantifiables en terme d'efficacité (cette efficacité se comptant en rescapé et non pas en nombre de morts), leur pratique fut bien vue par les états-majors. Il n'en est pas moins que certains cafouillages arrivèrent, où le film de guerre sombra en comédie tragique. Il y eut notamment une unité de combattants affaiblis qui compta sur l'arrivée de renforts de tanks qui étaient en vérité... en plastiques.



SEQUENCE 3 : INT. DANS UNE CELLULE DE TORTURE

C'est ainsi que le haut-parleur devint l'arme la plus efficace pour atteindre la cible appelée l'oreille. À l'inverse des yeux, il n'est pas possible d'empêcher notre corps d'écouter. Un point faible de l'être humain redoutable en combat. Les fréquences transforment nos comportements. Elles permettent également de rendre les blessures moins visibles. Et pourtant les dégâts sont toujours présents, mais cachés cérébralement. Depuis que la guerre se fait présente par l'opinion publique et les médias, il faut que celle-ci leur apparaisse plus acceptable. Rétroactivement, ce facteur CNN redessine la guerre. Il a malgré lui créé ces armes non létales qui dissimulent le scandale. Par sa spectacularisation, la guerre s'immisce dans nos produits de divertissement. Elle devient étrangement plus familière, voire banale, la mort apparaissant moins effrayante. Un flou s'installe où les objets de divertissement se transforment en arme de guerre et vice et versa.
Il n'est plus surprenant de voir des soldats occidentaux utiliser les playlists de leur I-pod comme arme de torture. Leurs prisonniers subissent le shabeh, méthode de séquestration, dont le détenu se retrouve dans une position mi-assise/mi sur le dos, un sac lui obstruant la vue, le tout accompagné de privation de sommeil, isolation sensorielle, et diffusion répétée de musique. Du Heavy Metal pour assourdir au rap pour rendre fou, de la ballade folk inoffensive aux paroles bibliques de rédemption, des Bee Gees où l'on n'en peut plus de danser aux propos virulents de Rage against the machine, tout genre sonore est bon à mettre en boucle pour agresser le cerveau. Une arme dite douce la plus efficace en torture. De même, les playlists utilisées par la CIA dans certaines prisons se révèlent d'une étonnante variété où se mélange Britney Spears et les génériques de dessins animés pour enfants.

Le 3 janvier 1990, l’homme d'état panaméen Manuel Noriega se réfugie dans l'ambassade du Panama. Pour le faire sortir de son terrier, l'armée américaine l'assourdit par la diffusion massive de musiques de rap et de rocks tels que I fought the law des Clashs, Welcome to the jungle de Gun n Roses, Voodoo Child de Jimi Hendrix, Panama de Van Halen ou bien Too old to Rock n Roll : Too Young to Die de Jethro Tull. Des musiques utilisées autant pour leurs riffs de guitare jugés irritant que des paroles usant du contexte pour provoquer l'homme d'État.

En 1993 à Waco au Texas, les membres d'une secte se retranchent dans la ferme du Gourou. Encerclés par les forces de l'ordre et le FBI, ceux-ci se retrouvent harcelés auditivement par des musiques discordantes, des chants tibétains, des cris de bébés, des bruits de trains dans des tunnels, des roulettes de dentiste, des lapins en train d'être égorgé, une marche militaire, un morceau d'Alice Cooper et un autre de Nancy Sinatra.

De 1973 à 1990, des morceaux de Julio Iglesias ou de l'ex Beatles George Harrison sont diffusés dans les prisons et les camps de concentrations Chiliens commanditées par l'homme d'état Augusto Pinochet. Le réel se nourrit une nouvelle fois de fiction quand s'y ajoute la bande originale d'Orange Mecanique de Stanley Kubrick. Ce film y dépeint l’emprisonnement d'un bandit subissant des soins particuliers afin de supprimer le mal qui vit en lui.

À Guantanamo à Cuba, ce sera le générique du dessin animé 1 rue Sésame qui sera utilisé.

Au côté de la Corne de l'Afrique, les chansons de Britney Spears sont diffusées à plus de 120 décibels par la marine marchande britannique afin d'alerter les attaques de pirates. Les blessures se camouflent par le rire avec parfois la diffusion d'une publicité pour croquette pour chat dont les miaous de l'animal affirment son désir vorace de manger de la dinde. Par l'humour et l'effroi, le désaccord devient soluble.

Boney M, Metallica, Nancy Sinatra, Yoko Ono, Slim Shady, Doctor Dre, Christina Aguilera, Queen, Drowning Pool, Nine Inch Nails, Michael Jackson, Led Zeppelin, Marilyn Manson, Decide, Dope ou David Gray participent pour certain sans le savoir à la guerre. Ils sont utilisés autant pour leurs mélodies insupportables que de leurs propos diffamatoires, agressifs ou dominateurs. Certains artistes porteront plainte au département de la défense américaine tel le groupe Skinny Puppy réclamant 666 000 dollars après avoir découvert que leurs musiques étaient utilisées comme instrument de torture à la prison de Guantanamo. Si certains s'en indigne, d'autre en son fier tel James Hetfield, le chanteur de Metallica clamant cette pratique.

JAMES HETFIELD
Pour moi ces morceaux sont une
forme d'expression, une liberté
d'exprimer ma folie. Si les
Irakiens ne sont pas habitués à la
liberté, alors je suis content de
contribuer à les y confronter.

La Maison-Blanche fit de la torture sonore une arme secrète dans la guerre contre le terrorisme, si bien qu'aujourd'hui les informations concernant son utilisation demeurent discrètes. Si certaines ONG comme Zero Db ont manifesté pour son arrêt dans les camps de prisonniers, il n'y eut que peu de soutien par le président Barack Obama, et moins à présent avec le président Trump.
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SEQUENCE 4 : EXT. JOUR. DANS LES RUES DE BAGDAD

Pendant la guerre en Irak en 2003, ces mêmes musiques servirent de stimulant auprès des soldats pour affronter l'ennemi. Les diffusant à fond dans leur véhicule (même les tanks), l'effet dopant se révélait diablement efficace. Quoi de mieux que de tuer sous musique, comme dans les films. Armée d'un autre dispositif de haut-parleur pouvant diffuser jusqu'à 140 dB appelé le LRAD, l'armée américaine s'octroie la diffusion répétée et à très fort volume de musiques populaires sur les terrains ennemis, et ceux pour y déloger les snipers en Irak. Il est impossible de rester de marbre face à ces vibrations qu'absorbe le corps. Si en France nous sommes parfois habitués à entendre l'annonce d'un spectacle de cirque depuis les haut-parleurs d'une voiture circulant dans les rues, il faut imaginer ces tanks et camions blindés traversant les ruines qui bombardent de musiques que les Arabes ont tendance à ne pas supporter : le heavy métal et le rap. Contre cette pollution, les soldats arabes diffusent des prières, chants et musiques arabes. Quand ces sounds systems ne sont pas là pour tuer, elles se transforment sarcastiquement en symbole de festivités. Il n'est pas rare de les voir réemployés pour les fêtes nationales du 4 juillet. Plus tard elles serviront pour les frees partys, tout comme l'ont pu être les haut-parleurs de la Ghost Army qui furent les précurseurs de la chaine HIFI stéréo et employée pour la diffusion cinématographique. Si dans son deuxième opus Crocodile Dundee usait des sons spirituels du rhombe pour inquiéter les trafiquants colombiens, les soldats modernes ne lésinent pas sur la culture du divertissement.
En soi l'utilisation du son a toujours existé dans la sphère de la guerre. Tambour, trompette, chant militaire, rythme symétrique de la marche, matraque des CRS frappant leur bouclier, Haka d'une équipe de rugby. Le rythme permet à la fois d'avertir, d'intimider et de stimuler les troupes. Les Djs d'aujourd'hui pratiquent le même art de l'assourdissement que le font les soldats en Irak. Déplacer la boite de nuit aux champs de bataille, voici comment les contenus culturels du monde occidental imposent leurs controles sur le corps et l'esprit. Sans la moindre blessure, il ne s'agit plus de tuer, mais aussi de faire taire. Il faut paralyser l'ennemi, le dresser aux conceptions de l'occident. C'est une guerre dont sa stratégie repose sur la technologie et la culture.



SEQUENCE 5 : EXT. JOUR AU DESSUS DE CHEZ SOI

Ces dispositifs sonores de combat, nous les retrouverons à présent en occident lors de certaines manifestations. En effet, un dispositif utilisé aujourd'hui permet de disperser la foule mécontente. Son nom : le LRAD. Le même matériel que celui utilisé pour déloger les snipers irakiens. Une extension existera avec le Beethoven qui permet, pour la modique somme de 680 euros, de diffuser des fréquences aiguës uniquement perceptibles par les moins de 25 ans. Ce nettoyage des jeunes zonards n'en est qu'un exemple. Les barrières sonores employées contre certains poissons, ou animaux de la forêt, tel l'usage d'un faux coup de fusil pour empêcher le gibier de parcourir les vignes, se retrouvent à présent déclinées chez l'humain. Une démocratisation des armes sonores s'opère. Elles se retrouvent à présent dans un balancement indéterminé entre jeu, culture et guerre. À plus grande échelle, le concept de non-létalité a créé une esthétique d'hygyénisation des comportements, dont les diffusions sonores transforment nos espaces et en sont les frontières.

JULIETTE VOLCLER
Les frontières sonores deviennent
poreuses entre le civil et le
militaire, entre l'industrie du
spectacle et celle de la guerre,
entre la consommation et la
répression afin de nettoyer le
débat public de toute portée
politique.

Invisibles et pourtant présentes, ces barrières renforcées par les sommets de la technologie se feront bientôt incassables. Derrière cet usage se négocie une guerre intériorisée de nos fonctionnements. Toute oppression, toute contestation se nettoient proprement à partir de haut-parleurs. La critique collective s'éclate pour se rebrancher à l'individuel : soyez docile. Les frontières des pays européens s'en équipent, mettant toute migration dans le même panier. Et à l'intérieur de celle-ci les diffusions publicitaires nous disciple à la consommation. Les pays deviennent lentement virtuels et s'épargnent des compositions sonores singulières. Tout est sous contrôle, les gueulards se taisent, l'improbable n'arrive plus et le vivant se plait dans sa cage où le temps se maitrise. Un peu de couleur sur cette palette ne serait pas de trop. À l'heure où l'écoute de nos terrains se fait de plus en plus éteinte, où le régime de sonorité se normalise pour ne laisser passer que le vrombissement des voitures et des avions, il est important de retrouver toutes ces crêtes pour ne pas définir nos paysages sonores comme de vulgaire MP3 compressé. Ces barrières sonores monopolisent le sentiment d'être dans d'un danger imminent. Il faut s'en défaire. Déjà chaque matin vous partez en guerre sans même le savoir. L'utilisation de l'alarme en est le responsable. Son terme vient de l'italien signifiant l'appel aux armes. Quand le réveil sonne, nous sommes plus ou moins appelés aux armes. Et il suffit d'être un premier mercredi du mois pour entendre la sirène des pompiers retentir et diffuser la détresse, ou bien de vivre non loin des aéroports qui copulent plus vite que les humains en période de baby-boom pour être sans cesse rappelé d'un possible raid aérien...